• Roman

      

     

     

    Paul n'était plus que du papier, du papier bien lisse qui sentait bon l'encre d'imprimerie. A l'intérieur, l'histoire d'un adolescent qui découvre l'amour mais 

    aussi le divin lors d'un Pèlerinage à Lourdes quarante ans auparavant. Une charge contre un milieu très catholique, conservateur, culpabilisant comme il en existait encore à l'époque. Un milieu qui avait voué mai 1968 aux gémonies mais cependant, Paul revendiquait sa foi qui l'appelait la" vrai foi", celle qui n'excluait ni ne condamnait personne, disait-il, en opposition avec ses parents qui écoutait sagement les prêches   

    dominicaux pour les oublier ensuite. 


       Emilie ne put s'empêcher de penser que Paul n'avait pas perdu son sens de la contradiction. Ils s'étaient rencontré sur les bancs de la fac de lettres où ils visaient tous les deux l'agrégation. Il aimait Hugo, Baudelaire et Musset. Elle préférait Giono, Molière et Marivaux ce qui donnait lieu à des discussions enfammées et à des fausses polémiques dont ils riaient après coup. 


       Ils avaient ensemble réinventé l'amour et Paul disait souvent qu'ils prenaient la parole divine au mot : faire don de soi-même, communier ensemble, se donner à l'amour avant même de se donner à l'objet de son amour. Mais Emilie pensait plutôt qu'elle, l'athée issue d'une famille très à cheval sur la laïcité et lui, le catholique un peu désuet, s'étaient découvert des côtés païens, hérétiques, en dehors de la civilisation, lorsqu'ils se retrouvaient tous les deux dans la petite chambre d'étudiant de quelques mètres carrés de la grande cité universitaire. 

     

       Les de Boissieux, dont le père était cadre dirigeant dans une des plus grosses usines de la ville, n'aimaient pas que leur fils fréquente une fille d'enseignants gauchistes libertaires et les Morel, les parents d'Emilie, voyaient d'un très mauvais oeil l'arrivée dans la famille d'un bourgeois cul-bénit... 


       Et en ces temps, où offciellement la société donnait pleine liberté aux désirs de chacun, où les médias n'en fnissait plus de parler de révolution sexuelle et de 

    libre-choix, une pression insupportable des deux familles s'étaient abattu sur Emilie et Paul. 


     

       Le livre était bien mis en évidence à la médiathèque aux rayon des nouveautés. Emilie connaissait l'histoire, Paul lui avait raconté. Il n'avait que treize ans à l'époque et en séjour à Lourdes avec ses parents, il était tombé amoureux d'une jeune étrangère de son âge en pèlerinage elle aussi. Premiers émois, premiers désirs. Deux adolescents surpris dans un salon en pleine nuit. Scandale dans les deux familles. Culpabilisation sur 

    elle comme sur lui. D'ailleurs Paul avait voulu d'abord appeler son livre Coupable avant de se raviser pour un plus prosaïque Le pèlerinage à Lourdes. 

     

      Emilie avait sursauté en voyant le nom de l'auteur : Paul de Boissieux. Et au dos de la couverture, elle l'avait bien reconnu en photo même s'il avait vingt ans de plus. Elle se senti aussi émue qu'au premier jour mais aussi saisie par un étrange dégoût : il était visible que Paul buvait. On l'avait retrouvé, lui le fls de grands bourgeois, gisant dans un coma éthylique avancé dans une rue glauque d'un quartier populaire de sa ville. 

     

    Transporté dans l'hôpital le plus proche, Paul ne s'était jamais réveillé. 

     

    Quarante-cinq ans. 

     

    Seulement... 

     

        Sa soeur avait ensuite retrouvé ses manuscrits soigneusement rangés dans des cartons dans l'appartement où Paul avait toujours vécu seul, Emilie ayant fait un médiocre mariage avec un agent fnancier aux idées bien rangée, suivi d'un médiocre divorce 

    après avoir mis au monde deux enfants, médiocres aussi. 

     

    Paul avait écrit trois autres romans et deux recueils de poésie. Emile les lirait peut-être si elle avait le temps... Elle le trouverait, elle s'ennuyait tellement... 

     

       Et elle tendit le livre et sa carte d'abonnement à la bibliothécaire en retenant ses larmes.

     

    Esclarmonde, le 05/01/2012



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  • Commentaires

    1
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 08:27

    Emouvant et délicat. Une merveille pour nous qui aimons l'écriture et savons ce qu'elle représente. Bises dan

    2
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 09:25

    Le thème de "Roméo et Juliette" traversera toutes les époques. Seule la fin est différente mais non moins tragique : combien de vies ont-elles été ainsi brisées pour des conventions sectaires. Touchant ton exposé !  Bonne journée  Bises  Le Chaton

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    3
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 10:06

    Ou la descente aux enfers d'un enfant de coeur...

    En parodiant Sartre "La naissance précède-t-elle les sens?" l'inexistentialisme, une fatalité...

    Très court et très dense ton récit. un régal à lire et à penser.

    Bisous.

     

    4
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 17:19

    Comme toujours Esclarmonde, cette belle écriture  qui nous transporte dans ton récit tendre, touchant, nostalgique ... Triste réalité de ces destins contrariés par les réticences parentales .

    Félicitations ! bisous, Plume .

    5
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 20:26

    Les surprises comme en réserve parfois la vie, un amour contrarié  et la descente aux enfers d'un jeune homme romantique


    touchant cet écrit


     


    bisous

    6
    Esclarmonde Profil de Esclarmonde
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 21:42

    @ Dan, si je me lançais dans un roman, je crois qu'il y aurait forcément un personnage écrivain dedant, monde qui me fascine sans doute

    Bises Esclarmonde

     

    @ le Chaton, figure-toi que Romeo et Juliette ne métait même pas revenu à l'esprit, grand classique du genre pourtant. Quant aux conventions, elles existent malgré le côté "libertaire" que notre société aime tant mettre en avant. Bises et bonne soirée

    Esclarmonde

     

    @ Saoirse, j'avoue n'avoir pas trop compris ton allusion à Sartre, auteur que j'ai du aborder au lycée mais auquel je n'avais pas accroché, lol Récit dense en effet vu qu'on pourrait peut-être en faire un roman, merci en tout cas ! Bisous

    Esclarmonde

     

    @ Plume, surtout que ces résistances, de nos jours en tout cas, s'expriment souvent de façon insidieuses et l'on se trouve piégés sans s'en rendre compte. Merci encore pour tes encouragements. Bises et douce nuit

    Esclarmonde

     

    @ Line, pour une surprise c'est une surprise, je crois que je n'aimerais pas trop que ça m'arrive et les quelques alcooliques que j'ai rencontré dans ma vie sont souvent des gens qui n'ont pas su se réaliser et suivant leurs propres désirs. Bisous

    Esclarmonde

    7
    Jonas D.
    Vendredi 6 Janvier 2012 à 22:52

    Triste histoire d'un acte manqué pour cause de culture démodée, culture aux conséquences désastreuses. Rien ne devrait dicter la conduite amoureuse... ce serait dans un monde idéal... un monde idéal. Elle est drôlement bien ta nouvelle, Esclarmonde. Bises.

    Jonas

    8
    Esclarmonde Profil de Esclarmonde
    Samedi 7 Janvier 2012 à 08:55

    @ Jonas, je pense que il y a une sorte de "sectarisme" religieux et social qui se développe de nouveau, laïcs, cathos, musulmans, ceux qui sont à la mode, ceux qui ne le sont pas, ceux qui ont un boulot, ceux qui n'en ont pas, etc, etc, c'est bien triste. Romeo et Juliette toujours d'actualité ? Bises et bon samedi

    Esclarmonde

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